
Elle a trois symboles : Rinus Michels, Johan Cruyff, Pep Gardiola. Sa comète, une étoile à part, se nommait George Best.
Dans cette liste, certains ne sont plus.
En fait, il n’en reste plus qu’un : le catalan Guardiola.
Aujourd’hui, on a appris le décès de Johan Cruyff. Onze ans après une année 2005 qui avait vu disparaître Michels et Best.
C’est une après-midi de pleurs. Une immense tristesse. Voilà que s’en va une des derniers porteurs de romantisme pur, de politisation et de sincérité dans le football de haut niveau.
L’homme… de contrastes
Emporté par le cancer du poumon qu’il avait lui-même officialisé il y a cinq mois, Johan Cruyff s’est éteint à l’âge de 68 ans. «Il s’est éteint à Barcelone, entouré par sa famille après un long combat contre le cancer», peut-on lire sur la page d’accueil de son site officiel.
Il y a cinq semaines, il avait pourtant laissé entendre qu’il allait mieux :
En ce moment précis, j’ai l’impression de mener 2-0 en première période d’un match qui reste à finir, mais dont je suis persuadé que je vais le gagner
Cruyff est le premier joueur à avoir remporté trois Ballons d’or (1971, 1973 et 1974). Il fut, et reste, le meilleur joueur de l’histoire des années 1970 – avec George Best. Dans les livres d’histoire, il est à jamais inséparable du fameux football total. On l’appela le « Hollandais volant », car il était si rapide à dribbler les défenses qu’on ne le voyait… qu’après le dribble. Il fut le premier attaquant à oser lancer seul une attaque, tout seul, et de loin.
Encore marquée par l’irruption de sa propre jeunesse révolutionnaire
l’année précédente, l’Europe découvrit cet homme en 1969, lors de cette
finale de Coupe d’Europe des clubs champions perdue contre le Milan AC.
Vaincus, les Hollandais marquèrent néanmoins les esprits par leur jeu
offensif et inventif. Une claque, un style, qu’imposera l’Ajax à
l’Europe entière en 1971, 1972 et 1973, en remportant à trois reprises
la Coupe, perdue en 1969.
C’est au faîte de cette gloire que Cruyff partit pour le FC Barcelone en
1973. Ayant clairement dit préférer le Barça au Real Madrid, il fut
accueilli comme un héros en Catalogne.
Cruyff y devint El Salvador (le sauveur). Mais à Barcelone, Cruyff
n’épargna pas ses poumons, fumant des Camel (sans filtre) jusque pendant
la mi-temps des matchs.
Si la période barcelonaise (1973-1978) fut pauvre en titres pour
Cruyff (deux titres nationaux seulement), un rapport passionnel lia
Cruyff au public catalan. Il accepta par exemple de figurer au sein de
la sélection de la Catalogne en 1973, et prénomma son fils Jordi (prénom
catalan interdit dans l’Espagne franquiste d’alors).
Joueur, il pratiqua le réalisme féerique. L’homme devint cependant le
premier businessman des stars du ballon : en sélection, le maillot de
Cruyff n’affichait pas trois bandes, celles d’Adidas (fournisseur
officiel des Oranje), mais seulement deux. Sous contrat individuel avec
Puma, il avait fait valoir son droit de ne pas être associé à une marque
concurrente de la sienne, et à porter ses équipements personnels.
C’était une première à l’époque. Cruyff fut en fait le premier
libéral-libertaire de l’histoire du foot, le premier à choisir son club
pour de l’argent, et à négocier son salaire (chose inhabituelle, et
confidentielle, à l’époque).
Le plus grand ennemi de la carrière de Cruyff fut le fisc espagnol. En 1978, le champion voulut cesser sa carrière, mais les poursuites de l’administration l’obligèrent à se refaire financièrement. Comme Pelé, comme Beckenbauer (ou encore comme Beckham plus tard), il céda aux sirènes du soccer yankee.
Les Hollandais, premiers libertaires de l’histoire du football
Dans le milieu du football, la révolution survint à l’orée des années 1970. Jusqu’alors, on distinguait trois philosophies de jeu. Le « football champagne » à la brésilienne (Garrincha, Pelé, Jairzinho), qui entama son déclin pendant l’instauration de la dictature militaire. C’était un football pur, pratiqué par des étoiles, parfois égalé (le Barça 2005-2006 ; la France de 1986), jamais dépassé. En tout cas jamais par le football bétonné, celui que pratiqua la colonne de panzers déguisée en équipe nationale ouest-allemande (Breitner, Müller, Beckenbauer), qui ramena la fatalité dans le ballon rond mondial. Et, enfin, le style British Air Force, fait de transversales, de chandelles et de contre-attaques : le fameux kick and rush britannique.
Puis soudain elle arriva. Une véritable armada batave, appelée plus tard « les Oranje », représentée par l’Ajax Amsterdam puis par tout un peuple, et guidée par une idée : le football total. Ou la révolution permanente du football. C’est un jeu fondé sur le mouvement incessant, sur une stratégie où les défenseurs montent à l’attaque. Dans ce jeu, chacun tient son rôle (défenseur, récupérateur, buteur) mais tous peuvent être possiblement passeurs, voire buteurs.
Un jeu aux idées longues, pratiqué par des têtes à cheveux longs.
Les Oranje furent les premiers footballeurs libertaires de l’histoire. À
l’instar de tous les libertaires, ils furent vaincus au seuil de la
victoire magistrale : deux fois vaincus en finale de Coupe du monde
(1974, 1978), après avoir gagné l’Europe grâce à l’Ajax d’Amsterdam,
vainqueur de la Coupe d’Europe des clubs champions en 1971, 1972 et
1973.
L’axe Amsterdam – Barcelone
S’il fut magistralement exécuté par Rinus Michels, le terme de « football total » est néanmoins une trouvaille de l’hebdomadaire France Football, et plus précisément de son directeur de la rédaction de l’époque, Jacques Thibert. Cruyff fut son premier grand chef.
Michels créa le football total dans la capitale hollandaise, avec
Cruyff à la baguette. Puis le premier entraîna ensuite le Barça, où le
second le rejoignit un an après, en 1974. Il entraîna plus tard le club
catalan dans les années 1990. Dans la dream team barcelonaise d’alors,
un milieu de terrain du nom de Josep Guardiola. Lequel, entre 2008 et
2012, entraîna l’équipe barcelonaise. Avec elle, il a gagné deux
Champions League et bien d’autres titres, dont celui de « plus belle
équipe de tous les temps ». Guardiola appliqua à son équipe ce que
lui-même apprit de son entraîneur. Depuis 2013, il entraîne le Bayern
Munich. Guardiola est le trait d’union entre Cruyff et Messi. La
révolution est donc permanente, et nul besoin d’être trotskyste pour y
croire.
Le décès de Johan Cryff, qui ne volera donc plus, est un immense
tristesse pour les amoureux de ce jeu que les hommes et les femmes
pratiquent sur Terre et qui s’appelle football. Pour tous ceux qui
pensent que sport et politique sont liés, pour tout ceux qui pensent que
ce sport ne peut revêtir un rôle que s’il a un style.
Cruyff était un style. Une belle idée des idées.
Aujourd’hui, on pleure. Une époque s’en va, peut-être. Mais que le message demeure.
(Cet article contient deux courts extraits de mon « Galaxie Foot », Eds Points, 2014 ; j’en profite pour remercier les lectrices et lecteurs, qui continuent à l’acheter, le lire, et le faire part de leurs réactions sur les réseaux sociaux)
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